Traité sur la tolérance 2.0

  • par

« Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrais jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le dire« . Cette citation attribuée à Voltaire (qui se rapporte à son fameux traité sur la tolérance), sans source écrite soit dit en passant, est revenue sur le devant de la scène suite aux attentats de Paris en 2015. Je fais bien entendu allusion au tragique épisode de l’attentat de Charlie Hebdo, dans lequel une rédaction satirique fut attaquée pour la publication de son contenu, qui avait, une fois de plus, vexé les islamistes bas du front.

Encore récemment, c’est la laïcité qui a une nouvelle fois été remise en question à travers ce que les médias ont appelé « l’affaire Mila », du nom de l’adolescente ayant fait une vidéo sur le réseau social Instagram, pour envoyer chier littéralement, certaines personnes s’étant adonné à des commentaires peu flatteurs sur elle en raison de son orientation sexuelle. Ayant les cheveux bleus et se réclamant comme homosexuelle, elle avait essuyé des réponses désobligeantes en raison de son refus de céder aux avances sexuelles de certains qui mettaient l’Islam en avant, entraînant cette réponse sur la plateforme Instagram. Cette mise en avant sur un réseau social d’envergure lui a valu un harcèlement important et des menaces de crimes et délits divers, allant des insultes à la menace de viol et/ou de meurtre, la forçant à changer de lycée.

Ces réseaux sociaux en question, que l’on parle de Facebook, Twitter, Instagram, Tik Tok (le nouveau à la mode) ou YouTube, constituent un vecteur de rapprochement des populations tout en creusant la barrière physique et en accroissant le phénomène de communautarisme ou d’appartenance à un mouvement idéologique. C’est paradoxal, mais c’est le constat que l’on peut faire de ce web 2.0 où la parole n’a jamais été à la fois autant libérée, et en même temps autant restreinte dans nos démocraties modernes.

1 – la qualité de l’information

Cela peut paraître paradoxal à notre époque où le savoir est disponible en un clic ou deux, mais l’information n’a jamais été aussi sujette à caution. En cause notamment, les médias habituellement plus qualitatifs que les réseaux sociaux pour la transmission de l’information… ne le sont peut-être plus tant que ça. Sans verser dans la psychose, il faut parfois vérifier la source de l’information elle-même avant de donner du crédit à ce qui est pourtant annoncé en grande pompe dans les quotidiens. La raison d’une telle diminution de la qualité de nos journaux ? C’est la pratique du « bâtonnage », qui dans le monde journalistique consiste à copier/coller la première source d’information (souvent AFP – Agence France Presse – ou Reuters international), pour broder autour le plus vite possible quelques mots et ne pas être le dernier de la classe à publier ladite information pour des raisons financières plus que journalistiques. Et ce au détriment de la vérification de celle-ci. Alors que normalement, vérifier l’information constitue un des piliers de cette profession.

La preuve en image, une capture de mon écran le lendemain du-dit vote – cliquez pour agrandie

Pour entrer tout de suite dans le vif du sujet, je vais donner un exemple récent de ce problème de « bâtonnage » : l’annonce par tous les grands journaux (télévisés, numériques ou même papier) de l’extension de l’expérimentation judiciaire de la Cour Criminelle, ce qui consiste à remplacer les jurés citoyens (9 ou 11 si en appel) par une composition 100% professionnelle de 5 magistrats (au lieu des 3 habituellement). Actuellement, ce test s’opère sur 7 départements et à la mi-mai pour faire face aux conséquences du Covid-19, en particulier celles du confinement, il avait été présenté dans le projet de loi dit « Dispositions urgentes face à l’épidémie de Covid-19 » que soit étendu ce procédé à 30 départements. Le texte est présenté par le Gouvernement, il est adopté avec quelques ajouts sur cet amendement par la Commission de l’Assemblée en première lecture et dans la foulée soumis au vote de l’Assemblée (plénière) en première lecture également. Et là, oh surprise, l’amendement et supprimé. Manque de bol, l’AFP a balancé l’info en s’arrêtant aux travaux de la Commission et tous les journaux se sont empressés de titrer sur l’adoption par l’Assemblée de l’extension de l’expérimentation. Forcément, certains ont hurlé à la disparition de l’implication citoyenne dans la justice concernant les crimes les plus graves en ces temps où justement le citoyen devrait revenir aux affaires, etc., etc. Mais quand on va regarder en détail… c’est faux. Le plus grave dans tout ça, c’est qu’aucun démenti n’a été fait par la ministre de la Justice ou l’Assemblée, ni aucun correctif par les journaux. Ah… bon… Pourtant… regardez en dessous la version au 12 juin, après passage du sénat et de la commission paritaire ! L’amendement (et celui sur le classement des procédures soit dit en passant, lui aussi annoncé dans la dépêche AFP) est bel est bien supprimé et n’est de facto pas soumis aux votations suivantes.

Au 12 juin, toujours mon écrancliquez pour agrandir

2 L’information dans les médias dit « mainstream »

Après un exemple concret montrant bien que l’information, c’est toujours mieux quand elle n’est pas bidonnée histoire de ne pas s’affoler / croire en des conneries pour rien, je vais aborder la manipulation de l’information en elle-même. Pour cela, il faut quitter le champ de « l’erreur » (avec un gros copier / coller par les cancres) pour entrer dans celui de la manoeuvre quasi dolosive, voire dolosive, dans un premier temps à travers les médias et les réseaux sociaux, et dans un second temps me pencher sur les nouveaux acteurs de cette guerre de l’information sur le web.

L’information, c’est le pouvoir. Dans le monde moderne, quiconque détient l’information ou est capable de l’orienter voire de la manipuler, détient le véritable pouvoir. Dit comme cela j’en conviens, je vais passer pour un adepte d’une quelconque secte orwellienne ou pour un complotiste de bas étage. Mais il n’en demeure pas moins que le constat est irréfutable. L’information s’entend au sens large, mais l’instruction (scolaire) c’est de l’information, celle-ci vous permet d’accéder à des métiers plus qualifiés, à concevoir le monde et les rapports à celui-ci ou aux autres différemment. Ce n’est pas pour rien que ça se dispute autour de la théorie de l’évolution dans l’enseignement entre la communauté scientifique et enseignante et les religieux. L’information pour faire simple, c’est la compréhension du monde qui vous entoure, et donc d’en comprendre au moins dans les grandes largeurs, les tenants et les aboutissants.

Le Monde, Le Figaro, Le Parisien, Mediapart, Le Nouvel Obs etc., quelques noms des grands médias d’information papier du paysage français, et en termes de chaînes, comment ne pas citer BFMTV, TF1 et LCI, ou encore C-News ? À l’international (en anglais) on peut citer le New York Times, le Washington Post, The Guardian à l’écrit ou CNN, la BBC, Fox News pour le télévisuel. Ces médias sont pour la plupart des gens, la très grosse majorité des sources d’informations nationales et internationales, ils ont donc une grosse influence sur le monde et la perception que l’on a de celui-ci.

Ils ont donc un devoir de probité évident, et surtout un devoir d’honnêteté intellectuel vis-à-vis du public. Je ne cible même pas des tribunes ou éditoriaux des journaux, car chaque journal à son orientation politique de base (même s’ils peuvent donner la parole à des points de vue divergents), d’où l’intérêt d’en lire plusieurs. Non je cible les articles concernant les événements eux-mêmes. La couverture de l’information pure et dure. Si dans les grandes largeurs il n’y a rien à redire en France quand on parle des journaux mainstream, il y a parfois des ratés, où les journalistes d’information vont plus loin que l’information et vont l’apporter au public à travers leur propre prisme politique.

Il n’y qu’à voir le battage médiatique actuel autour du mouvement antiraciste Black Lives Matter importé des USA à la suite de la mort de George Floyd. Cette personne de la communauté noire de 42 ans morte après une pression sous le coup de 8 minutes et 37 secondes par le genou d’un policier dont le nom restera célèbre : Derek Chauvin. Et alors même que la victime essayait tant bien que mal de dire qu’elle ne pouvait plus respirer. Il faut savoir que chez l’Oncle Sam, les interventions sont (en général) filmées, les circonstances de la mort ne peuvent donc rester floues. Outre-Atlantique, c’est une véritable guerre idéologique qui se mène parfois même au sein des rédactions (comme au New York Times, un des plus influents). Les positions sont très tranchées et on en oublierait presque qu’il existe aussi des nuances de gris entre le blanc et le noir.

En France nous avons le même phénomène, qui a repris vigueur en écho à cet évènement américain à travers l’affaire Adama Traoré et la reprise des manifestations de soutiens pour obtenir « justice » par le collectif mené par la famille de cette personne décédée des suites de son interpellation. Certains journaux seront ouvertement pour la cause du mouvement justice pour Adama, d’autres seront radicalement opposés et chacun avancera ses arguments en mentionnant de manière presque anecdotique, ceux qui ne vont pas dans le bon sens.

C’est pour cela que j’abordais dans l’introduction la nécessité de lire plusieurs journaux, de manière à comprendre le prisme à travers lequel les médias regardent les faits. Car parfois, les faits bruts ne suffisent pas et il faut interpréter. Avec tous les risques que cela comporte. L’affaire Dreyfus en est un des plus célèbres exemples avec deux camps qui se sont affrontés vertement à travers la presse, scindant la société en deux. Il aura fallu la plume d’Emile Zola et une décision de la Cour de Cassation quelques années après le début de cette affaire, pour y mettre un terme.

3 – l’information sur les réseaux sociaux

Sur le Net, on peut donc trouver quantité d’informations, et surtout quantité de sites pour la fournir. Les réseaux sociaux servent alors de « Hub » pour avoir une meilleure visibilité et accessibilité à celle-ci. La contrepartie de ce « tout accessible et plus rapidement », c’est qu’une connerie relayée va l’être à vitesse grand V. La prudence est donc de mise, particulièrement sur Facebook, Twitter (même si la politique de modération évolue), Instagram ou encore les groupes ouverts Whatsapp. YouTube rencontre aussi un problème similaire.

Alors, on peut se poser la question du pourquoi ? Pourquoi l’information sur internet peut-elle aussi vite et aussi facilement devenir problématique ? La réponse tient en un mot : algorithme. L’algorithme, c’est la méthode de calcul appliqué aux référencements contenus dans un article, dans une vidéo, dans un post de blog ou un message sur twitter. Cela va dépendre de vos mots-clés, ashtag (#ashtag) et autres headers. Et comme ces sites veulent vous faire consommer du visionnage, car ils en vivent, ils vont donc vous proposer du contenu en corrélation avec vos lectures précédentes. C’est ce qu’ils appellent les « tendances actuelles » ou « tendances pour vous ».

Mais l’information n’est pas le seul problème. L’autre problème de ces réseaux, ce sont les commentaires et les réponses. Cela vaut aussi pour les sections participatives d’articles de journaux en ligne, qui remplacent le café du commerce d’antan soit dit en passant. Alors, en quoi est-ce un problème que les gens participent et donnent leur avis ? Après tout, je donne bien le mien à travers ce blog. La réponse est bien évidemment, aucun problème. Mais, car il y a toujours un mais, il faut faire bien attention à ce qu’on y lit (désinformation en réponse) et surtout ce qu’on peut y dire.

Les mots sont décortiqués, passés à la loupe, les images aussi à l’heure de l’indignation permanente. La moindre faute peut déchaîner une véritable tempête (shitstorm de son petit nom) avec des personnes qui profitent du relatif anonymat d’internet pour exprimer une opinion qui ne souffre selon eux aucune contestation. Je précise bien que l’anonymat est relatif, car beaucoup de gens exposent leur vie sur les réseaux sociaux, et à ce titre, ils sont alors identifiables, même sous un pseudonyme. Bref, internet est un véritable champ de bataille où se jouent des guerres idéologiques entre des camps : les « pro » et les « anti », les « progressistes » et les « conservateurs » ou encore les « fascistes » et les « antifa ».

Cet affrontement d’ampleur ébranle même la vieille Europe et on commence à connaître la méthode radicale imaginée par les plus radicalisés des progressistes (ce qui en est totalement antinomique) : « la Cancel Culture« . Ce qui se traduit par la culture du Boycott, visant l’effacement de la cible. Mouvement en pleine expansion, il trouve (comme souvent) sa source outre-Atlantique. Partant de mouvements progressistes pour les droits des minorités ou pour revendiquer des droits déniés par ceux qui détiennent les clés du pouvoir, il en est un dérivé extrémiste. Je n’ai pas peur d’utiliser ce mot tant ses modes d’action sont néfastes et destructeur.

Alors qu’est-ce que des « progressistes » voudraient bien effacer ? Des noms dans les manuels ? Déboulonner des statues ? Oui en partie, mais ça va plus loin. Cette partie radicalisée en vient à pratiquer une forme de harcèlement numérique, en mettant une pression énorme via les outils du Net, poussant certains de leurs contemporains qui osent se aller à l’encontre de leur doxa, à démissionner, à les faire licencier, voire à les pousser au suicide. En gros, ils utilisent les mêmes méthodes, que ceux qu’ils dénoncent (cf l’affaire Mila mentionnée en début d’article) en voulant faire appliquer une nouvelle censure et en visant la carrière de leurs cibles. L’action ne cible plus seulement l’idée, elle cible surtout l’être humain derrière. Ah et en bonus, si vous soutenez une personne que la Cancel Culture a déjà ciblée, vous serez ciblé à votre tour (article à lire pour comprendre en détail la Cancel Culture) ! Les dérives sont clairement inquiétantes.

De plus, il y a une présomption de culpabilité dans cette méthode. Si vous êtes la cible, vous êtes déclaré coupable par la vindicte populaire. Tout récemment et dans la continuité de #metoo (mouvement issu de la Cancel Culture), ce sont les deux nouveaux ministres respectivement de la justice et de l’intérieur, MM Dupont-Moretti et Darmanin qui ont été ciblés (et plus particulièrement le deuxième). Gérald Darmanin était visé pour une plainte pour viol, classée sans suite en 2018 et refus d’informer la même année par un juge d’instruction, puis finalement réouverte pour des raisons de formes en juin 2020. Mais pour certaines féministes adeptes de la méthode de la Cancel Culture, il est coupable de viol sans même une décision de justice en ce sens, passant outre la présomption d’innocence. Alors oui la justice (judiciaire) peut être lente, oui la justice peut ne pas condamner faute de preuve, mais laisser la justice populaire s’installer est dangereux.

Les détails de l’affaire font que je n’ai aucune sympathie pour ce ministre, il affiche une probité assez douteuse. Pour rappel, il a fait miroiter son soutien dans une annulation de décision judiciaire à la plaignante (condamnée pour harcèlement de son ex-petit ami) en échange de faveurs sexuelles. Mais concernant l’infraction de viol, faut-il rappeler que toute personne est présumée innocente tant qu’une décision de justice ne l’a pas condamnée ? Article 9 de la DDHC de 1789. La « cancel culture » voudrait passer outre ce principe. On ne peut mettre sur un pied d’égalité la souffrance d’une personne condamnée à tort et celle d’une personne se déclarant victime mais n’ayant pas obtenue gain de cause devant les juridictions. Il n’y a pas de demi-innocent ou de presque coupable, pas en droit.

Heureusement, un nombre croissant d’intellectuels (journalistes, universitaires) se dressent pour dénoncer cette façon de faire, y compris aux Etats-Unis où le mouvement est le plus fort. Rappelant que la démocratie et la liberté d’expression, ce n’est pas faire taire l’autre, car il ne pense pas exactement comme soi. Ce n’est pas de décréter la mort sociale d’une personne, surtout sans décision judiciaire quand on parle d’une infraction réelle. Et qu’en prime, une liberté d’expression à ce point réduite n’aidera pas les « minorités » à faire valoir leurs droits. Tout le monde y sera perdant sur le long terme.

Obama prévient du danger de la pureté idéologique de la cancel culture

Si vous ne devez retenir qu’une chose, c’est que la tolérance, ça consiste à accepter les divergences, les différences d’opinions, de points de vues. On peut les combattre, on peut essayer de faire comprendre qu’une idée n’est pas bonne, qu’une idéologie à tort, on peut même la railler et s’en moquer en pointant l’absurde de sa position. Mais la tolérance, ce ne sera jamais de vouloir faire taire purement et simplement l’autre.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *